violence

  • Petite violence politique ordinaire

    La politique, chacun s’en fait son idée. Beaucoup la conçoivent comme une grande lutte de pouvoir, avec comme instrument pour gagner le « rapport de force » qui se crée avec les élections.

    Si la lutte se déroulait purement ainsi, ce serait à la fois simple et assez courtois : chacun constaterait par exemple que le parti A à 20% et le parti B à 30% et que donc :

    • si A peut accéder à deux postes, B en a alors droit à 3 ;
    • si A gagne 2 dossiers, B a le droit d’en gagner 3 ;
    • et ainsi de suite

    Il n’y a là aucune violence, rien qu’une mathématique bien huilée… Mon expérience est que cette description est assez idyllique ! Laissez-moi vous raconter une histoire dont j’ai été le témoin.

    Nous, déléguées des communes, sommes à une assemblée générale d’une intercommunale de distribution d'un fluide. Rien de bien croustillant à cette assemblée : il est prévu de présenter les rapports de gestion de l’année écoulée. Nous allons les écouter bien gentiment et sans surprise car les rapports sont imprimés. Il est ensuite prévu que nous votions les rémunérations des administrateurs et des commissaires aux comptes. Et enfin, nous allons choisir entre nous les administrateurs et les commissaires aux comptes.

    Je suis assis près d’une personne, appelons-le Gontran, qui provient d’une petite commune flamande. Je l’ai rencontré dans le Collège des commissaires aux comptes. Nous y avons tous les deux été appelés suite aux élections communales de 2012. En effet, des personnes qui étaient commissaires n’ont pas été réélues, et l’intercommunale a fait appel aux suppléants. Nous avons donc siégé de novembre 2012 à juin 2013, et nous avons touché pour cela des jetons de présence qui nous ont rapporté de l’ordre de 1000 EUR. L’ambiance était bonne, et le contenu des réunions était intéressant. Bref, l’envie de continuer était présente.

    Gontran se dit que plutôt que d’être commissaire, il deviendrait plutôt administrateur. Il contacte en séance deux autres délégués issus chacun d’une commune et convient avec eux qu’il votera pour eux en échange de leurs votes pour lui. Les bulletins sont distribués. C’est à ce moment qu’il constate qu’en fait les communes n’ont pas le même poids électoral. Pour des raisons en partie historiques, en partie de taille, certaines communes ont neufs parts alors que sa commune n’en a qu’une ! Concrètement, il reçoit un bulletin, alors que d’autres en reçoivent 9. Sur le bulletin chaque délégué peut cocher 3 noms différents, et pour être élu il faut arriver à 20 voix. Le temps passe vite, Gontran doit remettre son bulletin. Le temps du dépouillement, Gontran constate qu’il a choisi deux autres communes à une voix. Il s’est donc garanti 3 voix… Il constate aussi que deux commues ont chacune 9 voix, et que si elles s’associent à deux, la messe est déjà quasiment dite. Il se tasse sur sa chaise… les votes sont annoncés : il a deux voix. Il se tasse un peu plus : trahison !

    Il reporte ses espoirs sur un poste de commissaire. Mais comment faire ? Toutes les petites communes pourraient ensemble battre les deux grosses, mais pour cela il faut que les 20 communes s’associent et désignent entre elles deux personnes (il y a deux postes), alors que les 20 veulent le poste. Commet se départager ? Comment convaincre ? Que donner en échange ? Est-ce que tout n’a pas déjà été joué à l’avance ? Gontran tente l’un ou l’autre rapprochement, mais sans vigueur. Il est de ceux qui découvrent les règles du jeu en cours de route, et qui comprennent qu’une stratégie simple et basée sur la bonté, la bonne foi et la sympathie risque de ne pas être gagnante. Gontran se tasse une troisième fois. Il remet son bulletin. Le dépouillement est rapide, il a trois voix. Adieu statut, adieu jetons, retour du « simple petit conseiller communal qui n’est que cela. »

    Gontran me dit « c’est quand-même dégueulasse, c’est pourri, je suis dégouté. » Gontran n’avait pas demandé grand-chose par le passé, il avait accédé à un poste sans devoir batailler. Il pensait que tout allait se dérouler ainsi pour la suite. Eh non, Gontran ! Il fallait approfondir les règles du jeu, il fallait mettre au point une stratégie, puis négocier et ce bien avant la tenue de l’assemblée. La négociation aurait pu porter sur le contenu du poste ("je m’engage à défendre tel ou tel point de vue") ou être du donnant-donnant ("je m’engage à n’occuper le poste que pendant 3 ans" / "vous aurez tel autre poste dans une autre institution"…) ou encore porter sur un équilibre politique ("je suis de tel groupe politique et je veille à ce que mon parti donne l’ordre à tous de voter pour moi"). Comme les chances de ne pas aboutir étaient grandes, Gontran aurait pu s’en servir pour montrer son désappointement, pour qu’à l’avenir, certains se sentent en dette vis à vis de lui. Il n’a rien fait de tout cela, et il repart simplement, victime d’un fonctionnement politique ordinaire, ce qui lui apparait comme une violence.

    Je le comprends d’autant mieux, Gontran, que cela m’est arrivé 6 ans plus tôt que lui. Quatre communes wallonnes pouvaient envoyer deux administrateurs et un commissaire. Trois communes s’étaient arrangées pour avoir chacune un poste. Je le découvre en séance. Je râle sec. Je m’en fais une raison et me dis que je ferai mieux la prochaine fois. Je préviens mon parti deux ans avant le renouvellement des postes, pour que ceux-ci tombent dans l’escarcelle des postes à se répartir selon un rapport de force électoral global. Mais voilà qu’après les élections, mon parti n’est pas appelé à négocier, et est mis dans l’opposition. Je contacte alors le gros bras local, avec qui j’avais bien travaillé dans une autre intercommunale en lui disant que refaire le coup serait injuste et que ma commune a droit cette fois à un poste, ou au moins conserver le poste dans l’autre intercommunale. Il me dit « OK ». Le jour de l’assemblée, il vient vers moi et s’excuse en disant qu’il m’avait promis quelque chose qu’il ne savait pas tenir. Je lui montre mon mécontentement. Il me promet que pour l’autre poste, il fera tout son possible. Je l’ai vu faire tout son possible, mais le parti qui aurait dû perdre son poste à mon profit a brandi un décret qui lui donnait le poste de droit. Cette-fois-ci, je ne le vis pas comme une violence, mais comme une situation dans laquelle je n’ai pas pu disposer d’un rapport de force suffisant.

    Gontran a certainement plus mal dormi que moi. C’est regrettable. Comment faire pour que Gontran et tous les autres qui agissent en politique puissent ne pas vivre ces interactions politiques comme des violences ? Je me pose la question.