"gaz de schiste"

  • Réponse au parlement wallon sur le pic pétrolier

    Réponse à l'enquête publique du parlement wallon sur le pic pétrolier et son influence sur l'économie wallonne

    http://cppg.parlement-wallon.be/?p=2255

    Réalité du pic pétrolier

    Il semble d'abord opportun de faire l'examen de la réalité du pic pétrolier. Qui pense quoi[1] ?

    • Les économistes estiment que le pic pétrolier n'existe pas. Si le prix du pétrole monte, de nouveaux gisements plus difficilement exploitables, donc plus cher à exploiter, deviennent rentables et l'investissement dans la technologie pour les exploiter devient lui aussi rentable. La montée du prix augmenta la taille du gisement. Selon eux, nous aurons toujours assez de pétrole, mais de plus en plus cher, même si le prix peut par moment redescendre par des améliorations technologiques.
    • Des géologues indépendants estiment que chaque gisement et que les gisements dans leur ensemble ont globalement une production en forme de cloche, avec un maximum de production en dôme ou en plateau. Ils expliquent ce pic par des contraintes physiques, et que ce pic est difficilement modifiable par la technologie. La technologie peut faire monter le dôme un peu plus haut, mais la descente n'en sera ensuite que plus rapide. Les pétroles non-conventionnels et gaz de schistes ne modifient pas fortement les prévisions sur le moment et la date du pic, la descente de production énergétique d'hydrocarbures aura lieu avant 2020.
    • Les politologues expliquent la disponibilité de pétrole par les tensions géo-politiques. Les guerres et autres tensions religieuses expliquent les disponibilités et donc les fluctuations de prix. Des relations pacifiées entraîneraient une baisse du prix et un pétrole abondant et bon marché.
    • Les firmes expliquent qu'elles découvrent tous les jours du pétrole conventionnel ou non, que tous les jours la technologie s'améliore et qu'elles l'exploitent sans problème. Ces déclarations sont nécessaires pour soutenir le cours de leurs actions.
    • Les institutions internationales font des prévisions de demande et d'offre de pétrole et indiquent que l'écart doit être couvert par de nouveaux gisements. Certaines annoncent même, au vu de nouvelles découvertes, le changement d'équilibre entre les producteurs (les USA étant annoncés comme auto-suffisant, par exemple).

    D'une manière générale, les médias[2] :

    • relatent et relayent tous les communiqués (des firmes) de découvertes de gisements (ce qui donne une impression d'absence de problème de disponibilité d'hydrocarbures). Ce sont des articles positifs et facile à écrire. Les découvertes d'aujourd'hui sont rarement mises en perspective avec les découvertes du passé et avec la consommation actuelle. De même, il y a rarement des articles sur la somme des découvertes annuelles de l'ensemble des firmes/pays ;
    • relatent et relayent les écrits des institutions. Les institutions sont outillées pour faire passer des messages. Or les institutions telles l'AIE sont contrôlées par des états qui n'ont pas intérêt à admettre l'existence du pic de pétrole et à laisser passer le message du pic de pétrole ;
    • relatent et relayent les écrits des économistes, ceux qui commentent, voire dirigent la croissance économique. Il y a beaucoup de journalistes formés dans cette matière et c'est un enjeu crucial. La place est disponible dans les journaux et les journalistes donnent à cette information un statut de vérité important ;
    • relatent les analyses des géo-politiciens, qui ont un discours narratif compréhensible par chacun, clair et qui fait en général bien le lien entre l'observation des prix et des conflits.

    En particulier, l'incertitude de l'avenir permet d'espérer. Et effectivement il existe une incertitude, notamment sur l'état des réserves d'hydrocarbures disponibles mais non encore envisagées, comme par exemple le gaz de schiste. Le gaz de schiste fait partie de ce qui n'était pas imaginé, et qui ouvre un nouvel eldorado. Et les nouveaux eldorados permettent de ne pas réfuter l'argument « pic pétrolier », mais de penser qu'il peut être plusieurs fois reporté. Les humains attendent un monde sans limite et avec ces nouvelles perspectives, les médias peuvent l'annoncer.

    Les journaux sont peu remplis d'articles sur le pic pétrolier car[3] :

    • ce ne sont jamais des nouvelles « fraîches » et changeantes , c'est une analyse sur des données et faits passés, sur des modèles, sur des technologies ;
    • cela nécessite une compréhension de la physique des matériaux (pression, viscosité, dynamique des fluides, technologie) que la plus grande partie des journalistes qui écrivent sur le pétrole n'ont pas ;
    • cela nécessite de mettre des données en perspective, données pas immédiatement accessibles et donc cela nécessite du temps ;
    • le pic pétrolier est contesté par d'autres disciplines ;
    • le pic pétrolier est contesté par sa propre discipline, avec l'avènement de nouvelles matières exploitables, compris comme de nouveaux eldorados ;
    • ce n'est pas un message d'espoir et de progrès.

    Il me semble évident qu'avant d'étudier l'approfondissement des conséquences du pic pétrolier, ou en plus de ceci, il est tout à fait nécessaire :

    • de donner l'état des connaissances sur les nouvelles matières type « gaz de schiste » et sur la réalité imminente du pic pétrolier ;
    • de donner à « la population » la compréhension minimale de ce qu'est le pic pétrolier et de sa réalité ;
    • d'examiner avec les médias leur rôle actuel et leur rôle possible dans l'éducation permanente autour du pic pétrolier.

    Examinons ceci.

    Etat des connaissances sur le pic et l'influence des nouvelles matières

    On ne peut nier que l'être humain fera encore des découvertes, notamment de nouveaux hydrocarbures et de nouveaux champs d'hydrocarbures existant. Mais des géologues montrent avec conviction que :

    1. selon la théorie économique du « low hanging fruit »[4], l'être humain a exploité les réserves hydrocarbures les plus facilement accessibles, exploitables et les plus grandes. Les efforts pour trouver du pétrole ont été intenses, et aujourd'hui on ne trouve plus que le résiduel;
    2. le gaz de schiste a été découvert plus tard parce qu'il est plus difficile à extraire, et donc le phénomène de pic est encore plus important pour cet hydrocarbure[5] ;
    3. le phénomène de pic de production des gaz de schiste est déjà très marqué dans la réalité d'aujourd'hui, mais il est tout à fait masqué par la multiplication du nombre de puits mis en service ;
    4. vu les connaissances chimiques, physiques et géologiques, la réalité de découvertes futures d'hydrocarbures abondants et bon marché , qui permettrait de penser que le pic est bien au delà de 2020 est une croyance qui a une probabilité proche de zéro.

    Il me semble important que ceci puise faire l'objet d'un document validé par des scientifiques, par le groupe « pic de pétrole » du parlement wallon, et que ce document soit accessible.

    Faire partager la compréhension minimale du pic pétrolier

    Depuis des lustres, l'être humain a augmenté sa consommation d'énergie par personne. Comme le relate Jean-Marc Jancovici de manière imagée (http://www.manicore.com/documentation/serre/ouvrages/esclaves.html), nous avons régulièrement augmenté notre nombre d'esclaves énergétiques à notre disposition. Si, pour des raisons environnementales, nous ne remplaçons pas le pétrole par du charbon, nous allons à partir de 2020 vivre un changement radical : nous aurons moins d'esclaves énergétiques à notre disposition. Or la psychologie humaine est bien plus sensible à la perte d'un avantage qu'au gain[6]. Le risque de « création de malheur » est réel, si beaucoup de personnes vivent la réduction d'esclaves énergétiques comme la perte de quelque chose. Cela ne sera donc vraiment pas facile d'annoncer que « vous aurez moins », et même annoncé, les oreilles vont se fermer et ce qui sera dit ne sera pas entendu.

    A mon sens, le contenu du message pourrait être le suivant :

    a) qu'on le veuille ou non, la réalité géologique et physique est supérieure à la réalité géo-politique ou économique, et certainement à la communication des firmes et même des institutions. Et cette réalité, même avec les « nouvelles découvertes », nous dit que nous allons vers un déclin de production. Vous trouverez ici (référence à un site internet pédagogique et scientifique) les preuves qui disent qu'en gros le pétrole et les autres hydrocarbures les plus faciles à extraire ont été exploités, et que ce qui reste est ce qui vient le moins facilement. Faites-vous votre propre opinion ;

    b) dans un premier temps, le déclin de production permettra néanmoins de garder les mêmes avantages au  niveau de l'individu grâce à la plus grande efficacité énergétique que chaque individu peut mettre en œuvre[7] ;

    c) mais inéluctablement, sans actions collectives et concertées, l'action individuelle ne suffira plus. L'action collective devra organiser la société autrement pour que les besoins soient satisfaits, mais ceci entraînera des comportements différents. Par exemple le besoin de se déplacer sera le même, mais la puissance publique aura prévu que ceci puisse de faire en transport en commun et en vélo parce que l'auto individuelle utilisée pour la majorité des déplacements sera devenue impayable pour la plus grande majorité des citoyens.

    A Ottignies-Louvain-la-Neuve, un groupe d'environ 250 citoyens ont exploré ce que pourrait être leur citée en 2050, en tenant compte de contraintes donc elle de la disponibilité énergétique (réalité du pic de pétrole). Une petite vidéo de 5 minutes (faisant suite à une conférence de 2 heures) expliquait le contexte : http://www.olln.be/olln2050/olln2050_energie.mpg.wmv Il me semble que de pareilles choses pourraient être faites ailleurs.

    J'ai, en quelques vidéos (totalement amateur), tenté d'expliquer ce qu'est la réalité du pic de pétrole :1° http://youtu.be/_XKcQ49SPsohttp://youtu.be/Jt6sfYGdpj8   3° http://youtu.be/IJydcY81s94 et 4° http://youtu.be/o_8z-NPLuFI .

    Poser aux médias la question de leur rôle

    Pour qu'un maximum de citoyens adhèrent aux politiques issues de la réflexion sur le pic de pétrole,  ils doivent être informés. Si l'éducation permanente, les associations environnementales et autres ont leur rôle, il me semble que les médias ont leur rôle également. Or actuellement, on l'a vu ci-dessus, les médias font le contraire.

    La liberté de la presse empêche assez justement que le politique impose un rôle aux médias.

    Je vois deux moyens de sortir de cette contradiction :

    1. organiser avec les médias un panel citoyen sur le pic du pétrole. Il serait demandé aux citoyens comment ils perçoivent la réalité du pic de pétrole, le cas échéant ce que doivent faire les différents corps constitués et en particulier ce qu'il est attendu des médias ;
    2. demander directement aux médias d'analyser leur propre fonctionnement par rapport au pic pétrolier et de leur demander comment ils perçoivent leur responsabilité sociétale dans ce domaine.

    Je préconise que le comité « pic de pétrole » du parlement wallon demande au Gouvernement de financer un panel de citoyens comme évoqué ci-dessus. Je demande également que me comité « pic de pétrole » du parlement wallon engage un dialogue avec les médias sur leur perception de leur responsabilité sociétale.

    Influence du pic pétrolier sur l'économie wallonne

    Il me semble qu'à court terme, il sera difficile de faire un lien direct entre le pic pétrolier et l'état de l'économie wallonne. Pleins de facteurs autres (géopolitiques, contexte méso-économique[8] etc.) pourront être corrélés et bien expliquer les variations économiques, mieux que le pic de pétrole.

    Pour bien se préparer au niveau wallon au pic de pétrole, il faut se doter de nouveaux outils « économiques » à savoir la prospective de moyen et long terme. Or nous ne sommes quasiment nulle part à ce sujet. Il faut un développement académique et pratique de la prospective. Comme je l'ai écrit par ailleurs (Prospective sur le transport aérien : le contenu dépend des croyances), il faut apprendre à faire de la prospective avec les limites prévisibles, dont celle du pic de pétrole.

    Il faut aussi se doter d'outils de back-casting, à  savoir de créer le chemin à partir de la situation souhaitée sous contrainte vers aujourd'hui. Ceci est nécessaire pour se rendre compte du coût de la non-action d'aujourd'hui.

    Il me semble que faire participer les acteurs économiques wallons à la prospective et au back-casting serait utile pour qu'ils puissent se rendre compte de l'intérêt qu'a chaque acteur économique à faire ce travail pour sa propre structure. Organiser et soutenir une offre de formation serait bien utile. J'ai fait ceci avec des acteurs en leur faisant imaginer une PME de menuiserie : avec le pic de pétrole et la tension qui s'en suivra sur toutes les matières énergétique, le bois viendra à manquer : ceux qui auront acquis des terrains et planté des arbres, ceux qui auront fait des meubles modulables, démontables et réparables, ceux qui loueront des meubles et échangeront des meubles en commençant dès aujourd'hui à se préparer et à s'adapter auront une longueur d'avance bien utile en situation de concurrence.

    Le soutien à tout le secteur des énergies renouvelables est primordial.

    Pour le secteur résidentiel, la construction ou la rénovation en maisons bien isolées, le regroupement des maisons autour de transport collectifs peu énergivore est un must.

    La localisation des entreprises pour qu'elles aient accès au transport peu énergivore (au train) serait une bonne chose.

    50 % de notre énergie actuelle est utilisée pour la fabrication des biens. Cette énergie ne sera plus disponible. Tout notre modèle économique va s'effondrer si rien n'est fait. Il faut donc se préparer à un autre type de gestion des biens de consommation : le reconditionnement, la réparation, la réutilisation... Il faut une expertise technique, économique et organisationnelle. Il faut lancer dès maintenant des études à ce sujet, puis il faudra des formations.

     

    Hadelin de Beer

    Ottignies-Louvain-la-Neuve, décembre 2013.



    [1]     Cette analyse sommaire mériterait approfondissement.

    [2]     Cette analyse mériterait d'être approfondie.

    [3]     Cette analyse mériterait d'être approfondie

    [4]     Qui dit qu'on commence par cueillir le fuit le plus bas, soit le plus accessible, et qu'on cueille ensuite le fruit le plus haut, qui demande le plus d'énergie et d'investissement.

    [5]     Vu la difficulté d'extraction, c'est à dire la résistance intrinsèque à l'extraction, extraire tout le potentiel arrive très vite à un maximum, le pic, puis s'amorce la descente pour atteindre bien après l'extraction correspondant à la fin d'exploitation de tout le potentiel.

    [6]     Voir Layard, « Le prix du bonheur »

    [7]     Éteindre les lampes lorsqu'il n'y a personne, isoler un minimum, conduire de manière relax...

    [8]     Tensions, guerres, endettement, taux d'intérêt, innovation, état de l'enseignement...