• Le voile à l'école

    Il n’est pas question ici de parler de toutes les femmes qui portent le voile. Nous parlerons juste de celles entre 12 et 17 ans, habitant Anvers, Bruxelles ou d’autres villes avec une présence nord-africaine ou turque importante, et y fréquentant les écoles.

     

    Baladez-vous dans Bruxelles là où les jeunes filles vivent ou se rendent. Elles ont un voile certes. Mais elles sont par ailleurs très maquillées et portent des vêtements très à la mode, voire sexy. Elles discutent, rigolent, font du shoping …. Dans ce contexte ces jeunes filles se sentent-elles brimées par une culture ou religion qui leur imposerait le voile ? Penser ainsi aurait autant de pertinence que de dire que les jeunes belges de souche sont malheureux d’être soumis à l’impérialisme Yankee lorsqu’ils portent un jeans ou, comme le dit Philippe Van Parrijs (Professeur à l’UCL) dans une carte Blanche au journal « Le Soir », que nos femmes sont opprimées par les hommes lorsqu’elles portent des hauts talons ou un soutien-gorge à la piscine.

     

    Porter le voile se rapproche plus de phénomènes sociaux tels que les pearcings, les tenues qui découvrent le nombril, les polos avec capuchon, l’uniforme scout … C’est un signe d’appartenance à une tribu, une communauté. Le voile précisément n’est pas principalement, dans le cas de nos jeunes « bruxelloises » issues de l’immigration, un signe de conviction religieuse musulmane. C’est d’abord un signe d’appartenance à la communauté nord-africaine ou turque, dont un des points communs est l’islam. Le voile permet de se sentir bien dans le groupe où l’on partage certaines coutumes, et permet de se sentir protégé des autres groupes externes. Selon Tülay Umay Sociologue, des recherches montrent le voile est une décision individuelle, symbole de voilement de leur intériorité. Le voile dévoile …

     

    Encore un point de vue intéressant, celui du sociologue Marc JACQUEMAIN, Dans « la Libre Belgique » du 26 novembre : « les conflits symboliques et identitaires ont une dynamique différente des conflits d'intérêts. L'intérêt est par nature incrémental et cela facilite la négociation : un peu plus de ceci contre un peu moins de cela. Le conflit symbolique est plus difficile à gérer car il met en jeu des notions comme "la patrie”, "la foi”, "l'identité”, "notre mode de vie”. Sur de tels conflits, le compromis est difficile et la tentation du "tout ou rien” est très forte. C'est cela qui se cristallise aujourd'hui autour du "hijab” : stigmatisation insupportable des femmes pour les uns, symbole de liberté pour toutes celles qui choisissent de le porter volontairement. […]. La meilleure façon d'éviter le raidissement identitaire chez "l'autre” est sans doute de le débusquer chez nous-mêmes, dans cette façon que nous avons parfois de confondre les valeurs universelles (comme l'égalité entre hommes et femmes) et les manières contingentes de les exprimer (comme les façons de s'habiller). […] Cette "symétrisation du regard” qui nous invite à nous voir par les yeux de l'autre » aiderait à mieux saisir le sujet !

     

    Introduire un signe d’appartenance communautaire à l’école pose problème. En effet, outre l’acquisition de connaissance, l’école a pour but de socialiser les jeunes, c'est-à-dire de les faire adhérer à un socle commun de valeurs, de règles et de comportements. C’est ce socle commun qui permettra de « vivre ensemble en paix ».

     

    Permettre au voile d’entrer à l’école, c’est dès lors permettre à des élèves de revendiquer leur appartenance à un groupe particulier. Ceci est contradictoire avec l’objectif d’intégrer tous les jeunes dans la société belge en général. S’y ajoutent d’autres problèmes. Si seulement certaines écoles acceptent le voile, celles-ci vont regrouper beaucoup d’élèves issus de l’immigration nord-africaine et turque. Outre la ségrégation par communauté, il y aura une plus grande emprise de la culture accompagnant cette immigration dont l’islam avec ses bons et moins bons côtés (croyances créationnistes, rôles plus typés de l’homme et de la femme …) Il y aurait une création d’écoles ghetto éloignées des standards majoritairement admis du vivre ensemble. Cela alourdirait l’échec de la socialisation assignée à l’école.

     

    A contrario, interdire le voile à l’école pose d’autres problèmes aussi graves. Si certaines écoles interdisent le voile, elles risquent de mettre en œuvre une politique de ségrégation. Si le voile est interdit dans toutes les écoles, des jeunes filles pourraient être interdites d’école par leurs parents, ce qui mettrait l’école dan un double échec de non transmission de connaissance et de non socialisation. Pour la majorité des jeunes filles pour lesquelles le voile est un signe d’appartenance, l’interdiction de le porter ne devrait pas poser de graves problèmes de conscience. Cependant, de mauvaise foi pourrait-on dire, elles invoqueront la liberté religieuse pour donner une justification politiquement correcte à un combat autre, celui de la résistance d’une communauté à se laisser imposer des règles par un groupe majoritaire. A défaut de lire dans les cerveaux, « la société » ne pourra pas dire individuellement quand l’argument religieux est fallacieux et quand il est réel. Impossible de sortir du piège, la société est coincée.

     

    Permettre le voile est une mauvaise solution, et l’interdire aussi ! Soupeser chaque solution pour savoir laquelle est la moins mauvaise ne permettra pas de sortir de ce dilemme par le haut. Et il ne faudra pas longtemps pour que le même problème resurgisse, sous une forme légèrement différente.

     

    Dans une approche systémique, lorsqu’on constate que « A » et « non-A » sont des solutions chacune problématiques, il est recommandé de quitter le niveau auquel la solution est initialement cherchée pour passer à un niveau supérieur, plus englobant.

     

    Nous sommes déjà monté d’un niveau en ne parlant plus de signes convictionnels mais de signes d’appartenances communautaires. Ce n’était pas suffisant. Il faut dépasser l’interdiction /autorisation de signes d’appartenance communautaire.

     

    Une première solution est de ne pas viser certains signes d’appartenance communautaire, mais de les refuser tous en imposant un uniforme. Il n’y a pas un groupe qui est plus visé qu’un autre : l’école met tous les jeunes sur le même pied. C’est une socialisation assez « brutale ». Si cette solution était mise en discussion, elle susciterait des oppositions. Pourtant, cette solution a ses avantages : prise de distance par rapport à la mode, sentiment d’appartenance à l’ensemble de la société, réduction de ghettos d’autres types dans d’autres écoles que celles où se porte le voile … L’absence de certains éléments dans l’uniforme (pour les unes le voile, pour les autres le couteau, pour d’autres encore le vêtement chic, cher et à la mode …) serait effectivement et ouvertement assumé comme le prix à payer pour faire partie de la société.

     

    Une autre façon de sortir de l’interdiction/autorisation de signes d’appartenance communautaire est, ce qu’on appelle en systémique, la prescription du symptôme. Par exemple, à une personne qui se coupe souvent, il lui sera prescrit de se couper. Cela met la personne dans un paradoxe, l’obligeant à prendre distance et à se repositionner. Si aux jeunes filles revendiquant le port du voile on prescrivait le symptôme ? Si on les obligeait à porter le voile. J’irais un pas plus loin dans cette logique : toutes les jeunes filles voulant porter le voile doivent, pour être conforme aux enseignements « islamistes »[1], porter une tunique neutre. Et si on veut vraiment aller vite et fort dans le débat de fond, prescrivons le symptôme radical : exigeons la burka.

     

    C’est évident, l’idée est décapante. Mais à bien réfléchir, elle fera des anciennes adversaires des nouvelles alliées. Qui croira en effet que ces jeunes filles maquillées et à la mode, parfois même assez sexy, acceptent même la tunique ? Vous pouvez déjà voir les manifestations qu’elles organiseront pour sauver leur liberté … Elles revendiqueront d’appartenir à la société belge multiculturelle, ouverte et tolérante. Ce qu’il fallait obtenir.

     

    Les solutions ne se limitent pas aux deux présentées ci-dessus. Celles-ci ont néanmoins le mérite de montrer qu’en se détachant de ses propres convictions, on peut mieux poser le problème et proposer des solutions contenant moins de contradictions internes, des solutions plus élégantes. Espérons que le débat s’enrichisse pour arriver à un vivre ensemble mieux partagé.



    [1]  Selon des personnes érudites, le port du voile n’est pas un prescrit de l’islam. Dans ce cas-ci peu importe. L’idée est de prendre l’argument d’autrui, surtout s’il est fallacieux, et de le lui retourner, pour l’obliger à se repositionner.